EXPOSITIONS PASSÉES

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CAPILLARITÉ

CAPILLARITÉ

Temitayo Ogunbiyi

Du 17 janvier au 29 février 2020

Vernissage : 16 janvier 2020 – 18h / 21h

31 rue de Seine – 75006 Paris

 

31 PROJECT présente un solo show de Temitayo Ogunbiyi

 

L’artiste plasticienne nigériane et américaine présente pour la première fois en France une série d’œuvres graphiques. Ce travail singulier s’intéresse au mélange des formes en inventant des fusions inattendues entre coiffures nigérianes aux lignes géométriques et éléments botaniques inspirés de planches d’Histoire Naturelle anciennes. Ainsi motifs hybrides autonomes aux traits minutieux et lignes organiques se déploient sur des surfaces de papier vierge.

 

Utilisant l’esthétique du dessin naturaliste des XVIIIème et XIXème siècle, Temitayo Ogunbiyi fait référence au système de classification colonial du monde vivant et interroge par là sa culture plurielle et son héritage diasporique. Avec un dessin intimiste mêlant références ethnologiques et botaniques, l’artiste tente de se frayer un chemin en fragile équilibre entre son histoire personnelle et les mouvements de l’Histoire au sens large.

 

« Capillarité » est bien sur un clin d’œil à l’utilisation de la coiffure dans son travail, mais c’est avant tout l’évocation symbolique du mélange des cultures par contact, impact, propagation, assimilation...Ce « phénomène physique par lequel un liquide tend par ascension à se propager au travers d'un corps poreux ».

 

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Temitayo Ogunbiyi  

est née à Rochester (Etat de New-York) en 1984. Elle vit et travaille entre Lagos au Nigeria, les Etats-Unis et la Jamaïque.

 

Plasticienne, Temitayo Ogunbiyi travaille un ensemble de medium dont elle explore les possibilités et distorsions par l’installation, la sculpture, le collage et le dessin.

Pour cette artiste vivant entre deux continents, l’essentiel est de produire une œuvre toujours connectée au lieu de création. Son travail interroge l’espace d’exposition de l’œuvre en mettant en lumière les correspondances et les canaux de communication qui se créent entre l’objet et son environnement direct.

A partir de 2016, elle focalise sa pratique sur le dessin et initie la série You Will dans laquelle elle développe un art graphique méticuleux autour de motifs faisant se confondre coiffures tressées inspirées des modèles nigérians et éléments végétaux extraits de planches botaniques anciennes.

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Par Brienne Welsh,

Art critic - New York

À une époque où les gens documentent tout ce qu’ils font et postent leurs photos sur une application qui va les supprimer au bout de 24 heures, l’œuvre de Temitayo Ogunbiyi est d’une permanence rassurante. Sa pratique se focalise sur divers courants culturels – les SMS, les tendances dans la beauté, le fast-food – pour les reproduire dans un contexte artistique où sa délicatesse et sa rigueur obligent le spectateur à s’attarder. Ce regard approfondi provoque, non une plus grande compréhension de l’objet en question, mais la révélation que finalement il n’est peut-être pas si important. L’artiste cherche à mettre en valeur l’interconnectivité entre chacun de ces objets, chacune de ces entités. Au travers de ce travail graphique, l’examen attentif d’un ananas, par exemple, révèle une abondance de références esthétiques et intellectuelles se déployant sur une seule et même feuille de papier.

 

Les œuvres précédentes d’Ogunbiyi se concentraient sur les moyens de communication. Au début de sa carrière, elle a créé des collages qui combinaient la littérature romantique des années 1930 et les SMS des années 2000. Elle a ensuite monté une installation inspirée par la forme d’un ascenseur à la Galerie Attis à Dakar, mêlée à des dessins de toute la nourriture qu’elle avait consommée pendant son trajet depuis Lagos. En 2015, elle a approfondi ce travail sur la nourriture avec une installation pour la Jogja Biennale à Yogyakarta, en Indonésie, qui rassemblait des emballages alimentaires et des logos de fast-food. Le film Ada Apa dengan Cinta? complétait l’ensemble : le premier teen movie indonésien à montrer un baiser à l’image. Toutes ces œuvres considéraient les relations entre les gens et les objets. « J’aime l’idée de questionner les frontières physiques, » dit-elle. « Comment les relations interpersonnelles et professionnelles se créent et créent des frontières ».

 

La maternité a déplacé son attention vers l’intérieur. En 2016, Ogunbiyi a eu son premier enfant, une fille. Elle a découvert que dessiner était une des seules activités qu’elle pouvait continuer à poursuivre pendant qu’elle s’occupait de son nourrisson. Sa série « You Will » (« Tu vas ») a commencé par un dessin, toujours inachevé, s’inspirant du fruit du jacquier ou d’un fruit à pain – mais le référent est intentionnellement vague car Ogunbiyi ne dessine pas la réalité mais l’imaginaire qu’elle en construit de mémoire. Elle trouve un point de départ et le travaille ensuite par polissement, mêlant par ses courbes rondes le début et la fin.

 

Même si les dessins de Temitayo Ogunbiyi de la série « You Will » sont de toute évidence d’inspiration botanique - puisant dans la tradition millénaire d’identifier et archiver les plantes à des fins médicinales - l’artiste révèle dans un sens comment son esprit s’est modelé en devenant mère.

 

Quand elle a été invitée à participer au « Pineapple Show », une exposition de groupe à la galerie Tiwani Contemporary à Londres, organisée par Zina Saro-Wina, Ogunbiyi a commencé à dessiner des ananas. Ces fruits, un symbole d’amour au Nigeria et d’abondance exotique dans l’Occident colonial, inspirent aussi certaines coiffures dans le sud-ouest du Nigeria. Sous le crayon d’Ogunbiyi l’ananas est disséqué, dépecé, puis recomposé avec des tresses issues d’une chevelure humaine. Le fruit perd de sa matérialité, devient plus éthéré : sorte de composite organique, hybride non identifié issu d’un univers extraterrestre et nous chuchotant quelques mots sur papier. 

 

C’est là la première chose: un appel au spectateur à voir à travers ces dissections étranges l’artiste en elle-même. L’énergie des lignes, resserrées, enroulées et denses, rappelle les premiers dessins de Ree Morton. Dans l’œuvre d’Ogunbiyi, ces lignes qui murmurent et se tortillent sur le papier reflètent cette surabondance organique et ce bouillonnement cellulaire que peut être une gestation.

 

Les dissections de l’artiste ont continué avec d’autres fruits. Les plantes ont toujours fait partie de la vie d’Ogunbiyi. Ses parents ont entretenu avec une grande attention tous les jardins de son enfance aux États-Unis, au Nigeria et en Jamaïque. Adolescente, elle a travaillé dans un magasin de nourriture biologique, où elle a étudié la vaste gamme des plantes comestibles. Elle réalise de quelle manière ces plantes relient des populations différentes à travers le monde – par exemple, on cultive et mange des mangues en Inde, en Amérique du Sud, en Amérique Centrale, aux Caraïbes et en Afrique. Pour Ogunbiyi, cela constitue une forme de communication, indépendante du langage. 

 

On retrouve ses fruits étranges – piments jalapeños, pavots et hybrides inventés – sur du papier d’herbier, utilisé traditionnellement pour cataloguer des spécimens de plantes desséchées. En l’utilisant, Temitayo Ogunbiyi opère une mise en abyme par juxtaposition entre le réel et l’imaginaire. Le type de papier et sa taille – beaucoup des dessins d’Ogunbiyi sont d’un format de 42 cm par 29 cm – font référence aux formats des planches botaniques qu’elle a étudiées lors d’une résidence artistique au Smithsonian Institute à Washington. « Il y a peut-être un morceau d’écorce accroché au papier – la feuille, les graines, les cosses, » explique-t-elle. Ses dessins, inspirés des vraies plantes tout en ayant été imaginés, deviennent ainsi des images troublantes et fantasmagoriques surgissant du vide. Ils sont rigoureux et scientifiques sans être véridiques.

 

La sensation que ces dessins proviennent d’une autre réalité, peut-être de l’ordre du spirituel, est augmentée par les écritures en bas de certaines des œuvres. Elles livrent d’étranges invocations ou prières : « Tu verras la progression là où il n’y avait qu’un abyme. » Le titre de la série « You Will » s’inspire de la tendance nigériane à prier par affirmation et déclaration. Par exemple, une personne va dire, « Je veux » (« I want »), et une autre lui répondra, « Tu l’auras » (« You will »).

 

En 2018, Ogunbiyi introduit la couleur dans son travail. Elle vient d’avoir un deuxième enfant, un garçon. Après un séjour aux États-Unis chez ses parents, elle déménage définitivement à Lagos. La couleur apparait. Les lignes tendues et resserrées de ses dessins en grisaille, qui paraissaient parfois être plus des développements de sa pensée sur papier, deviennent soudainement plus structurées, plus solides et ancrées dans l’espace par ces ajouts de couleurs. Cette inspiration est venue de sa fille qui en dessinant avec des crayons gras a entrainé l’artiste dans ses expérimentations. Peu après, Ogunbiyi a commencé à créer des moulages à partir des formes botaniques qu’elle dessinait sur papier : des sculptures dont l’alliage de métaux est fabriqué dans des forges nigérianes à partir de boucles de ceinturons fondues, de robinets ou de valves de gaz. Ainsi cette capacité du dessin à se traduire en trois dimensions souligne l’interconnectivité des mediums, même quand certains éléments semblent disparates. 

 

Ces dessins se révèlent progressivement sous le regard du spectateur. Une brindille au bout d’un fruit disséqué devient une spirale de cheveux noués. Des pointes de terre de Sienne, sont ajoutées pour donner de la texture à une fleur et deviennent tout à coup des tentacules. Ces œuvres nous parlent de la manière dont toute matière est interconnectée : une évidence à partir du moment où l’on observe quelque-chose de près – une tige peut être un insecte, un ananas une tête couverte de cheveux. Un dessin, l’âme d’une artiste.

 

 

31 PROJECT est une galerie spécialisée en art contemporain © 31 PROJECT, 2020

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